Section généraliste

Feminisation du corps medical …l’anti mythes !!!
Par le Dr Serge CINI, Généraliste, Marseille

Le pré ou proto mythe (prémisse de la problématique ?) originel a fondé la structure familiale autour d’un schéma paléolithique bien connu : L’homme pourvoyeur, quitte la grotte, part à la chasse et ramène les protéines. Comme les protéines courent, ils courent… (sauf les poissons). La femme nettoie la grotte, range la grotte, entretient le feu éduque les enfants et ramène fruits et légumes qui eux sont statiques… pas besoin de courir, marcher suffit… Si l’homme ne rapporte pas de protéine à la grotte, gare à lui… il sera privé de dessert donc de descendance et du moyen le plus gracieux pour l’obtenir… En quelques mots : pêche, chasse et traditions !!!! La femme, seule, ne peut s’en sortir (pas de protéines). L’homme, seul, peut s’en sortir ; il lui suffit d’arrêter de courir et il n’y a qu’à se baisser pour trouver des légumes et grimper aux arbres pour les fruits… de temps en temps une petite razzia reproductrice… et l’affaire est dans le sac ! Les chiffres statistiques afférents à la féminisation sont en apparence éloquents : ils parlent d’eux même… Mais ils disent quoi ?

Il existe 2 approches en apparence concurrentielle :
• l’approche universaliste, paritaire, supposant que la femme est un médecin comme les autres et que la féminisation influence la profession occasionnellement au même titre que d’autres variables tels le vieillissement de la population, les innovations techniques et/ou thérapeutiques, la nécessité d’optimisation des dépenses, l’équilibrage du niveau de vie entre les spécialités reconnues attrayantes et les spécialités reconnues non attrayantes, etc.

• l’approche différentielle, dysparitaire, supposant que la femme n’est pas un médecin comme les autres (savoir l’homme). Dans cette pensée, la femme déterminerait son mode d’exercice au regard de ses fonctions maternelles telles leurs charges domestiques (domus = la maison), et/ou maternantes telle l’éducation des enfants (educare= conduire avec) et/ou maternisantes telle la charge de leur conjoint considéré comme magister.

Ainsi temps de travail, engagement dans la permanence des soins, durée des consultations, nombre de visites à domicile, type de prescription voire caractéristiques de la clientèle en terme d’âge, de sexe montrent des différences sexuées mais pas certainement de manière à préciser le déterminant autre que le sexe du médecin. En tout état de cause cette approche différentielle est pensée ou fantasmée comme dévalorisante pour le métier.
Elle entre frontalement en concurrence avec le mythe, le super mythe, le supra mythe et le méga mythe de la “disponibilité permanente“ du docteur envers son patient et envers la société qui considèrent la disponibilité permanente comme règle en la matière, règle exogène, d’ailleurs renforcée par les docteurs eux même dans leurs codes internes, règle endogène, définie et mise en œuvre par les générations précédentes de médecins, génération notoirement masculine adhérente parfaitement au mythe de recherche protéinique.

En fait il apparaît clairement que si les hommes continuent, pour le moment, d’embrasser les échelons réputés supérieurs de la profession, y compris dans les instances professionnelles comme les conseils de l’ordre, ils ne peuvent éviter l’exigence de modification de leurs propres rapports à la médecine et à la sphère domestiquo-familale. En effet les fondateurs du mythe étaient des hommes dont les épouses, ne travaillant pas hors du domicile, leur avaient donné des enfants qu’ils n’ont pas vu grandir. Les chanceux avaient des garçons et des filles. Les garçons, à leur tour, devenus médecins ont validé le mythe de la disponibilité permanente et les filles devenues femmes de médecins et femme d’intérieur, le mythe de l’indisponibilité domestique permanente.
Ce schéma est caduque pour plusieurs raisons convergentes: les garçons de docteur sont moins souvent docteur, les filles de docteurs ne sont plus femmes d’intérieur, les garçons de docteur n’épousent plus les femmes d’intérieur et d’ailleurs les femmes ne sont plus d’intérieur mais parfois docteurs d’extérieur. Bref la soupe aux deux mythes est indigeste pour tout le monde et pour chacun. La réalité montre que l’écart entre les hommes et les femmes en terme de spécialité, temps de travail, revenus tend à diminuer, mais cette diminution de l’écart bénéficie aux femmes supposées travailler comme un homme.

Il n’est pas interdit de penser une partie du contraire en affirmant qu’un écart peut être modifié par le mouvement des 2 variables étudiées. Dans ce cas, il apparaît que la modélisation de la profession autour de la disponibilité permanente hors du domicile couplé à l’indisponibilité permanente au domicile s’effrite. L’augmentation de l’investissement en temps personnel et familial des hommes médecins et patent et même si il ne s’accompagne pas d’une diminution du temps de travail hebdomadaire (voire augmentation), il impose une modification de l’exercice médical. Se sont développés de nouvelles stratégies permettant une meilleure gestion du temps, comme le réaménagement des heures de réception, la prise de rendez vous, la permanence des soins organisée, l’emploi d’une secrétaire, assistante. (Il faut à cet égard noter que si en France un médecin emploie 0.33 équivalent temps plein pour l’aider, en Allemagne le médecin emploie 2 équivalent temps plein… !!)
Tout se passe comme si la femme médecin, très au fait de la gestion du temps et pour cause, montrait la voie au médecin homme contraint à progresser dans l’abandon du mythe fondateur de son image de pourvoyeur en protéine 24h sur 24, 7 jours sur 7, sauf le jour de sa mort pour laquelle le docteur présente toutes ses excuses pour son exceptionnelle indisponibilité.( ça ne se reproduira pas, il le promet..)

Cette distanciation vis-à-vis du mythe est parfaitement objectivée si on décode les revendications et les appels de la profession, notamment par les plus jeunes. Ainsi grève des internes, grève des gardes de PDS, modification du sacro-saint paiement à l’acte, amélioration de la qualité des actes au détriment de la quantité, organisation du système de santé sur des soins primaires identifiés dans un système coordonné par les médecins traitants dont 95% sont des spécialistes en médecine générale sont l’image de cette distanciation temporelle, en miroir du processus de féminisation du marché du travail au sens large et de la profession médicale en particulier. Si la féminisation du corps médical provoquera, à coup sûr, une modification de l’offre de soins, elle est magnifiquement progressiste, imposant aux politiques en charge de la santé la même démystification que celle que nous vivons.

Une fois de plus : La Femme, cette anti-mythes, est l’avenir de l’Homme…CQFD.